Mise à jour : novembre 2021

Turquie

Issue de l’Empire ottoman, la Turquie est une république démocratique et laïque ; elle est officiellement candidate à l’entrée dans l’Union européenne depuis 1999. Le pays est un territoire stratégique : par ses détroits, il est un lieu de passage des pétroliers (le Bosphore), mais aussi des oléoducs vers la Méditerranée. En raison de son histoire et de sa localisation géographique, la Turquie a toujours lié Orient et Occident, bien que le pays ne soit pas arabe. Mais aujourd’hui, les Turcs s’éloignent des pays occidentaux, très critiques envers les dérives autoritaires du président Erdogan.

Politique intérieure

La Turquie est une république parlementaire avec à sa tête un président, chef de l’État, et un premier ministre, chef du gouvernement. Elu par le Parlement jusqu’en 2007, le président est désormais élu au suffrage universel pour un mandat de cinq ans. Le Parti de la justice et du développement (AKP), parti islamo-conservateur, joue un rôle crucial dans la vie politique turque depuis le début des années 2000, bien que le pays soit laïc. Cependant, ce parti porté par le président Erdogan a fait l’objet d’une opposition croissante dans les années 2010, certains dénonçant la corruption mais aussi l’islamisation du pays. Symbole de cette évolution, Sainte-Sophie d’Istanbul redevenait formellement une mosquée en 2020 alors qu’elle était un musée depuis 85 ans.

Mais la vie politique turque a également été secouée par une tentative de putsch en 2016 qui a conduit à un durcissement du pouvoir en place. D’importantes purges ont alors été menées, frappant des dizaines de milliers de personnes à travers le pays, notamment dans la fonction publique. Et en 2017, une réforme constitutionnelle venait renforcer le pouvoir en place: transfert de l’essentiel du pouvoir exécutif au président qui nommera lui-même les ministres ou encore possibilité d’intervenir directement dans le domaine judiciaire. L’accroissement du pouvoir présidentiel s’est accompagné du développement de mesures répressives, notamment sur Internet. Après avoir censuré l’accès à Wikipédia, la Turquie a accentué son contrôle des réseaux sociaux et des internautes étaient poursuivis pour des «retweets» ou des «likes».

Au-delà de ces questions, la Turquie a également accru sa traditionnelle lutte contre les Kurdes du Parti des travailleurs au Kurdistan (PKK) en œuvrant contre l’organisation terroriste Etat islamique (voir le chapitre “Turquie et Kurdistan”), mais aussi en s’attaquant au Parti démocratique des peuples (HDP). Pro-kurde, ce parti est soupçonné d’avoir des liens avec les militants du PKK. Le président turc a donc exercé une politique de plus en plus ferme à l’égard des Kurdes depuis la montée en puissance du HDP et son entrée au Parlement en 2015. Cette pression s’est généralement accentuée à mesure que des échéances politiques s’approchaient, révélant l’instrumentalisation de la question kurde.

Mais cela ne devait pas suffir à atténuer le mécontentement des Turcs, qui croît depuis 2019. En effet, les prix de l’énergie augmentent et le problème du chômage ainsi que celui de la baisse du niveau de vie inquiètent la population. Si la politique de libéralisation économique menée à ses débuts au pouvoir par l’AKP a eu des effets bénéfiques au départ, elle a ensuite conduit à une dégradation de la situation économique qui atténue la popularité du président turc.

La politique économique du président Erdogan, menée depuis des années par le gouvernement turc, est celle d’un maintien artificiellement bas des taux d’intérêt pour encourager l’activité économique, considérant que les taux d’intérêts élevés favorisent la hausse des prix. Mais cela a eu des effets délétères : dépréciation de la valeur de la livre turque (dépréciation de 30% face au dollar en 2020), dilapidation des réserves de devises de la banque centrale pour soutenir la monnaie nationale, forte inflation, etc. En réponse à ces difficultés, le président turc engageait des réformes; il limogeait alors des membres du Comité de politique monétaire de la Banque centrale défavorables au maintien de la baisse des taux d’intérêts.

Or le président Erdogan considère souvent ces problèmes comme conjoncturels. Ainsi, il poursuit sa politique des grands travaux, bien que critiquée pour sa démesure autant que pour ses conséquences environnementales et économiques (ex: «Canal Istanbul»). Par ailleurs, la Turquie subit divers atteintes extérieures qui fragilisent le président turc. Outre les incendies géants et les grandes inondations, le pays subit depuis des années les migrations syriennes (plus de 3,5 millions de réfugiés syriens sont installés sur son sol), irakiennes et maintenant afghanes. Cela l’a poussé à construire des murs le long de ses frontières. Afin d’éviter une nouvelle vague migratoire venue d’Afghanistan, Ankara faisait construire un mur de béton le long de sa frontière avec l’Iran en 2021.

Relations extérieures

Carrefour entre l’Orient et l’Occident, la Turquie a longtemps entretenu des relations apaisées avec ses voisins occidentaux. Elle avait rejoint l’OTAN en 1952 et l’OCDE quelques années plus tard. Le pays conservait cependant également des liens étroits avec le Moyen-Orient, notamment en participant à l’Organisation de la conférence islamique. Par sa position stratégique, la Turquie constitue donc un interlocuteur crucial pour nombre de grandes puissances car lieu de surveillance du Moyen-Orient et des détroits entre la mer Noire et la Méditerranée. Ces dernières années, la Turquie du président Erdogan a cependant refusé de demeurer un pont entre l’Europe et le monde arabe. Le pays préférait se remodeler à l’image de son passé impérial et ainsi concurrencer ses voisins. Ankara est donc entré en conflit avec nombre d’entre eux et ainsi ajouté des rivalités aux anciennes disputes déjà entretenues avec la Grèce ou encore Chypre. Et en 2021, Recep Tayyip Erdogan plaidait de nouveau en faveur d’une partition définitive de Chypre et donc d’une solution à deux États, ce que le Conseil de sécurité de l’ONU a condamné.

$$ Depuis son invasion par l’armée turque en 1974 en réponse à un coup d’État de nationalistes chypriotes-grecs qui souhaitaient la rattacher à la Grèce, l’île est divisée entre la République de Chypre au sud, qui est membre de l’Union européenne, et la République turque de Chypre-Nord (RTCN) autoproclamée en 1983 et seulement reconnue par Ankara. $$

La Turquie entretient également des rapports difficiles avec l’Arménie, des relations d’autant plus tendues qu’elle a soutenu l’Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabagh.

$$ Les Turcs n’ont jamais officiellement reconnu le génocide de 1915 et les relations entre l’Arménie et la Turquie sont exécrables, notamment depuis la fermeture de leur frontière terrestre en 1993. Les relations diplomatiques sont donc inexistantes. $$

Depuis quelques années, la Turquie a aussi réaffirmé son rôle dans la région en renforçant son influence en Asie centrale et dans le Caucase, ce qui en fait un acteur incontournable pour la Chine, la Russie, le Pakistan ou encore l’Iran. De même, l’importance qu’il a acquis en Syrie ou encore en Afghanistan rendent indispensable une entente avec les Etats-Unis. La Turquie s’est en effet impliquée dans la lutte contre l’Etat islamique, visant toutefois à la fois djihadistes et forces kurdes. Engagé dans les printemps arabes, Ankara avait ensuite poursuivi son expansion en intervenant militairement en Syrie, en Irak ou encore en Libye, où elle demeure engagée aux côtés du gouvernement de Tripoli.

$$ En 2021, la Turquie et la Libye renforçaient leur coopération économique, notamment dans le domaine des hydrocarbures. Surtout, les Turcs proposaient d’aider à la reconstruction du pays avec l’aide des entreprises turques. De plus, la Turquie apparaissait capable d’assurer un cessez-le-feu durable en Libye. La Turquie demeure donc proche du gouvernement de Tripoli, avec lequel elle faisait face en Libye aux forces rassemblées autour du maréchal Khalifa Haftar (Émirats arabes unis, Égypte, l’Arabie saoudite). $$

Aussi, si le pays ne mène plus d’offensive contre les Kurdes en Syrie, il a cependant effectué des manœuvres militaires en mer Egée en 2020. Ces prospections d’hydrocarbures dans ces zones maritimes disputées étaient très mal perçues par la Grèce.

$$ Ces tensions s’expliquaient par les richesses contenues dans cette zone, où des gisements de gaz naturel ont été découverts. Mais c’est aussi un lieu riche en hydrocarbures qui a conduit les Turcs à tenter de contrôler cet endroit de la Méditerranée orientale, y envoyant un navire d’exploration pétrolière («Oruc Reis») en lisière d’eaux grecques ou encore deux avions de chasse Rafale et une frégate. $$

En multipliant les offensives, la Turquie a modifié le paysage de la région et est devenue un véritable acteur du marché de l’armement, ce qui lui assure désormais une meilleure autonomie en la matière.

$$ Les drones turcs ont joué un rôle déterminant dans la victoire de l’Azerbaidjan contre l’Arménie en 2020. $$

Pour justifier ses actions belliqueuses, Ankara disait être assiégé car encerclé par des crises qu’il n’a pas provoquées. De plus, le pays considère que les grandes puissances mondiales ou régionales cherchent à contrôler la région et qu’il ne peut qu’agir de même pour défendre ses intérêts stratégiques.

$$ La Turquie s’est impliquée en Libye afin de contrer les manœuvres entre l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre sur le «Forum du gaz de la Méditerranée orientale»; il s’agit d’une organisation créée en 2019 chargée de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources gazières. Les découvertes de gaz naturel dans cette région ont en effet provoqué des tensions entre plusieurs pays, qui par ailleurs ont multiplié les partenariats. La Turquie cherche donc à garder un pied dans cette zone stratégique. $$

Le pays a bénéficié de l’émergence d’une désoccidentalisation du monde arabe, qui lui a permis de mettre en œuvre ses ambitions géopolitiques, tout comme l’ont fait l’Iran et la Russie. Les Turcs ont ainsi choisi de s’imposer comme défenseurs des sunnites, une position critiquée par Téhéran, dont la Turquie dénonçait les velléités hégémoniques sur la région.

$$ Dès 2016, la Turquie affichait en effet son intention de devenir leader du monde sunnite en nouant de nouvelles alliances (normalisation des relations avec Israël, adoption d’une posture plus modérée vis-à-vis du président égyptien Sissi ou encore de la Russie) et en défendant l’islam politique. Mais en se rapprochant de la confrérie des Frères musulmans, puis du Qatar, accusé par ses voisins saoudiens et émiriens de soutenir les islamistes et le terrorisme, la Turquie a finalement renforcé la fracture dans le monde arabo-musulman et s’est frontalement opposée à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et à l’Égypte. $$

En adoptant une politique active et relativement offensive, la Turquie s’est quelque peu fragilisée. Le pays a connu des revers en Syrie et accentué son opposition à la Russie. Cela a également affecté ses relations avec l’Occident. Les relations entre les Etats-Unis et la Turquie sont en effet devenues difficiles en dépit d’une traditionnelle entente.

$$ Depuis les années 2010, Washington a dénoncé le jeu ambigu de la Turquie à l’égard de l’État islamique et l’attitude du pays vis-à-vis des Kurdes syriens, soutiens des Etats-Unis. Mais les relations se sont surtout tendues après la tentative de coup d’Etat en 2016, la Turquie accusant Fethullah Gülen, un imam exilé aux Etats-Unis. Elles se crispaient de nouveau avec la reconnaissance du génocide arménien par le président américain en 2021. $$

La Turquie entendait toutefois désormais opérer un relatif changement de politique étrangère en apaisant ses relations avec la Russie ou encore en se rapprochant de l’Occident, et notamment des Etats-Unis et de leurs alliés. Les Turcs restant relativement pro-européens, le président Recep Tayyip Erdogan aspire en effet à demeurer proche de l’Union européenne, dont son pays s’était éloigné.

$$ L’Union européenne a en effet reproché au pays ses penchants autoritaires, mais aussi le poids croissant de la religion musulmane dans le pays, sa lutte contre les Kurdes ou encore l’implication turque dans les conflits au Moyen-Orient. Tout cela constitue autant d’entraves à l’entrée dans l’UE d’une Turquie qui s’est engagée dans des négociations d’adhésion en 2005. Malgré ces dissensions, il existe d’importants échanges économiques entre la Turquie et l’Union européenne, l’économie turque restant très intégrée à l’économie européenne. De plus, après avoir conclu l’accord migratoire de 2016, Ankara se voyait toujours soutenue par l’Union européenne, qui lui avait déjà accordé 6 milliards d’euros pour l’aider à accueillir les millions de Syriens sur son sol et à lutter contre le trafic d’êtres humains. $$

Cela n’empêche pas le président turc d’entrer en conflit ponctuellement avec ses alliés. De même, il arrive à la Turquie d’agir à l’encontre des intérêts de ses partenaires (ex: conclusion d’un partenariat avec l’Ukraine mal perçu par Moscou), sans que cela ne bouleverse les relations sur le long terme (ex: achat d’armes russes), la Turquie étant devenue un acteur stratégique dans de nombreuses régions cruciales. Cela permet à la Turquie d’agir comme elle l’entend, sa politique étrangère et ses alliés étant variables selon les circonstances. La Turquie n’hésite pas à entrer en conflit avec ses propres alliés de l’OTAN, comme elle l’a fait en 2021 en menaçant d’expulser dix ambassadeurs (notamment américains, français et allemand) en raison de leur appel à la libération d’un rival politique (Osman Kavala).

Cette politique ambivalente permet à la Turquie de demeurer dans l’OTAN et de nouer des relations avec des partenaires très opposés comme la Chine, l’Union européenne ou la Russie. En effet, bien que membre de l’OTAN, le pays entend par exemple renforcer sa coopération militaire avec la Russie, qui constituerait une «alternative» aux partenaires occidentaux. Le pays souhaitait également se réconcilier avec les grandes puissances arabes après des années de tension. Il tente donc de s’ouvrir à l’Arabie saoudite, aux Emirats ou encore à Israël, mais aussi à l’Egypte. L’Egypte et la Turquie, qui constituent deux portes du Moyen Orient, ont des relations tendues depuis l’éviction de Morsi et en raison des soutiens opposés en Libye. Aussi après des années de relations inconstantes cela expliquait-il le difficile rapprochement entre les deux pays.

Ainsi, cette politique d’apaisement avec différents acteurs internationaux, et notamment avec ses concurrents sunnites anti islam politique, a conduit la Turquie à atténuer son soutien aux Frères musulmans. En revanche, Ankara n’a pas fermé son ambassade à Kaboul et entendait jouer un rôle stratégique en reprenant l’exploitation de l’aéroport de Kaboul avec le Qatar, où étaient déjà stationnés 500 soldats turcs dans le cadre de sa mission avec l’OTAN. Ainsi, après l’arrivée au pouvoir des Taliban, les relations entre Ankara et l’Afghanistan sont restées bonnes. Enfin, la Turquie a développé des relations avec des pays africains: l’Angola pour ses ressources naturelles (ex: phosphate), le Togo et le Nigeria, avec lequel il s’agissait de créer des alliances militaires (ex: vente de drones) dans le cadre de la lutte contre Boko Haram.